CHAPITRE XIV
Weisse avait profité de ce que les employés du fourgon mortuaire procédaient à leur sinistre besogne de ramassage pour traverser en courant la rue encore endormie. Il s’était engouffré à l’arrière sans un bruit. Il avait fallu faire très vite. Il avait soulevé le couvercle du cercueil le plus proche. Il contenait le corps de ce qui avait probablement été un homme dans la force de l’âge. Il avait dominé sa répulsion et déménagé ce locataire dans une boite voisine pour se glisser à sa place. Cela n’avait pas été sans mal, compte tenu de l’exiguïté. Mais il avait déjà remis le couvercle quand les préposés étaient revenus, emplissant de nouvelles bières…
Le fourgon était reparti. Pendant plus d’une heure, le manège avait continué. Il y avait des morts à tous les coins de rue et Angam savait que leur nombre dépasserait les trois cents pour toute la Cité Tentaculaire. Enfin le véhicule avait déchargé son butin aux marches du Four Public. Une seconde, l’ancien policier avait craint que le poids inhabituel de sa boîte éveillerait les soupçons des manipulateurs, mais il ne s’était rien produit. Sans doute parce que faute de place, il n’était pas rare d’incinérer deux ou trois cadavres dans le même emballage.
Maintenant, il n’y avait plus moyen de faire marche arrière. Weisse venait d’être déposé sur le tapis roulant. Le grondement effrayant de la fournaise lui parvenait déjà aux oreilles, se rapprochant de façon sensible. Une seconde, il fut sur le point de bondir hors de la boîte, fou de peur… Mais il sut maîtriser parfaitement ses nerfs pourtant tendus à l’extrême. Il avait retourné la question toute la nuit. Il devait forcément avoir raison. Les cadavres n’étaient pas brûlés. Pas tous. Une fraction de seconde, il revit le soulagement de Lod Baney, quand il avait donné son assentiment pour que l’incinération de Martha fût opérée au Crématorium du palais…
Malgré tout, il songea à la mort hideuse qui l’attendait si par malheur… Le grondement des flammes devenait assourdissant, à présent. Weisse entendit le cercueil qui le précédait être avalé par le gouffre tapissé de charbons ardents. Deux, trois secondes encore et ce serait lui… Le volet s’ouvrit avec un crissement détestable. Angam poussa un cri, mais que le tonnerre du four couvrit. Il crut que tout son corps était marqué au fer rouge, entrevit la fin… En une seconde, ses vêtements furent trempés de sueur… Et puis rien. La caisse bascula sur un toboggan et s’immobilisa sèchement en bout de course. Weisse n’osait plus respirer. Deux paires de bras puissants placèrent son cercueil sur un nouveau tapis roulant. Angam se demanda où diable il pouvait être et quelle serait sa destination finale. En tout cas, une crampe douloureuse nouait son estomac et il respirait avec difficulté, la gorge complètement aride. Nouvel arrêt, nouvelle manutention. Encore un tapis roulant… Non, cette fois, il s’agissait vraisemblablement d’un véhicule chenille de transport, qui enfila tout un lacis de corridors. Après une dizaine de minutes de promenade, il s’arrêta. Toutes les caisses furent débarquées et disposées sur ce qu’Angam identifia être des tréteaux. Une porte se referma, et ce fut le silence. Pour la première fois, Weisse ressentit les élancements intolérables de ses membres ankylosés. Avec une extrême circonspection, il souleva son couvercle. Tout d’abord, une lumière crue l’aveugla. Mais progressivement, il put distinguer le décor de la salle où il avait été conduit. C’était une morgue, à n’en pas douter. Des dizaines d’autres bières semblables à la sienne étaient sagement rangées contre les murs blancs. Weisse se redressa tout à fait, en se massant rapidement ses muscles froissés. Il sauta hors de la caisse et se tapit derrière un pilier. Quelle que fût la destination de ces cadavres, un contrôle serait forcément effectué avant leur départ pour l’étape définitive de leur périple. Oui, c’est certainement ici qu’ils seraient dévêtus et ensuite expédiés… Mais pour où ? Weisse n’osait bouger de sa cachette précaire, bien que sa curiosité fût excitée au plus haut point. Il songea à Livkist. Avait-il soupçonné les incroyables ramifications de l’organisation dans laquelle il s’était laissé entraîner, très probablement malgré lui ? Avait-il imaginé quel immonde trafic couvrait la présence des Horlags et à quelles fins elle était utilisée ? Car aucun doute n’était plus permis. Certains membres du gouvernement avaient besoin des mangeurs d’esprit, pour faire tourner rond cette impensable combinaison. Et il fallait qu’ils fussent nombreux à y tremper, sans quoi la chose eût été mise au jour très rapidement, compte tenu du nombre de complices qu’elle exigeait… Angam en était là de ses réflexions quand plusieurs personnages firent irruption dans la pièce et entreprirent d’ouvrir les caisses les unes après les autres. Des infirmiers masqués et gantés, qui se mirent à dévêtir les morts avec une dextérité qui trahissait une longue habitude… Arrivés à la caisse vide, ils échangèrent un regard interrogateur avant de hausser les épaules et de remettre le couvercle. Quelques instants après, ils sortirent, emportant le cercueil d’Angam. Celui-ci ne perdit pas un instant. Il expulsa son voisin immédiat et prit sa place. Il s’installa aussi confortablement que possible, sa sacoche lui servant d’oreiller, le fusil au poing, prêt à la moindre éventualité. Les heures qui allaient suivre risquaient fort d’être décisives… Il n’y eut plus de visite. Progressivement, le bruit dans les couloirs s’estompa, avant de s’éteindre complètement. Weisse eut la sensation qu’il restait la seule âme qui vive dans le souterrain. La première partie du travail devait être achevée…
Weisse décida donc de s’assoupir, car il devrait bientôt disposer de toutes ses ressources…
Ce fut un claquement sec qui le tira de son somme. L’activité avait repris. Il consulta sa montre. La nuit venait probablement de tomber. Il songea à. Kalf, et surtout à Myra, cet étrange météore qui avait traversé son existence, là-bas, tapis dans leur trou du Secteur Détruit… Et il ne regretta pas d’être parti. Il n’aurait jamais pu s’adapter à cette existence de proscrit comme le vieux chercheur, cette vie misérable d’enterré vivant. Il préférait mille fois le sort de cette mission suicidaire à laquelle il s’était astreint…
Tandis qu’il s’abandonnait à ces réflexions, les bières étaient évacuées de la morgue et de nouveau empilées sur les chenilles. Nouveau voyage à travers le dédale de couloirs que Weisse imaginait sordides et faiblement éclairés, plus longs que le premier… Il se poursuivit sur un tapis roulant incliné à quarante degrés, à l’extrémité duquel des bras vigoureux saisirent la caisse pour l’embarquer à bord de ce qui ressemblait fort à un ovobile ou un fourgon. Les battants furent refermés avec un bruit sec de verrou et l’on se mit en branle. Doucement, afin de ne pas éveiller l’attention de la ville endormie. Et voilà pourquoi Baney avait interdit les patrouilles de nuit. Chaque soir, des dizaines de fourgons semblables à celui-ci devaient quitter les fours par une sortie secrète pour sillonner les rues désertes, hantées par les seuls horlags et les trafiquants… Voilà pourquoi on avait voulu le mettre hors circuit, avant de l’expulser de la milice pour l’enfermer tout à loisir dans un asile ! Weisse en aurait probablement vomi s’il avait eu quelque chose dans le ventre… Mais il ne savait pas qu’il n’était pas encore arrivé au bout de son écœurement… Bientôt, les voies pavées de la Cité Tentaculaire laissèrent place à des chemins moins entretenus, crevés par endroits de nids de poule qui n’arrangeaient pas la douloureuse ankylose des membres d’Angam. On quittait la ville. On se lançait dans l’arrière-pays, que plus guère de Xubaniens n’habitaient depuis la guerre. Les Montreurs de Rêve avaient achevé la déruralisation… Weisse jeta un coup d’œil à sa montre, tout en changeant de position autant que le lui permettait l’espace réduit. Le fourgon roulait depuis plusieurs heures. Il avait depuis peu encore accéléré son allure. Il y avait fort à parier que derrière lui, la métropole avait disparu dans l’obscurité…
Quand il se mit à ralentir, Weisse ajusta soigneusement le couvercle de sa caisse. Une fois encore, il allait falloir être économe d’oxygène… Le véhicule s’immobilisa enfin. Angam arma son fusil, tous les sens aux aguets. Si par malheur… Rien que songer à cette éventualité fit accélérer les battements de son cœur. Les battants furent ouverts et le déchargement commença. Weisse brûlait d’entrouvrir le couvercle pour savoir où ce voyage interminable les avait finalement conduits. Mais il sut résister à la tentation. Après avoir subi quelques manutentions, sa bière fut déposée sur un tapis roulant presque vertical. Elle bascula brutalement sur un sol en acier, fut traînée, poussée, et enfin abandonnée dans un coin d’obscurité épaisse, du moins à ce qu’il sembla à son occupant. Une dizaine de minutes plus tard, il perçut un grondement lointain, mêlé à un sifflement désagréable. Tout d’abord, il n’y prêta pas vraiment attention. Mais quand il entendit le verrouillage électrique du sas, son cœur fit un véritable bond dans sa poitrine. Il ne reconnaissait que trop tous ces bruits. Il se trouvait dans la soute d’un vaisseau spatial ! Il allait quitter Xuban !
Le grondement s’amplifia, aussitôt suivi des vibrations caractéristiques du décollage. Et puis une très légère sensation d’oppression et l’immobilité. Quasiment le silence. Weisse bondit hors de sa boîte, terriblement excité. Il avisa un hublot, se précipita.
Déjà, la petite planète de Xuban n’était pas plus grosse qu’une boule de billard…
Il s’était presque écoulé vingt ans depuis que Weisse n’avait ressenti cette fébrilité, cette ivresse du voyage interstellaire. Brusquement, après tout ce temps, il se rendait compte à quel point cela avait manqué dans sa vie. Il se repaissait du spectacle gigantesque de l’univers, s’efforçant de reconnaître tel ou tel satellite, telle ou telle étoile. Il fut satisfait de n’y pas trop mal réussir. Il lui semblait n’avoir quitté qu’hier le commandement de son vaisseau. Mais tout à sa jubilation, il n’entendit pas la porte s’ouvrir, et il sursauta en entendant une voix derrière lui qui lançait :
— Eh, toi ! Qu’est-ce que tu fiches ici ? Amène-toi un peu qu’on puisse voir ta tête…
Angam revint sur-le-champ sur le monde du réel. Il se jeta de côté, tout en faisant feu au jugé. Un cri lui apprit qu’il avait touché son visiteur, mais un bruit de galopade confirma ses craintes. L’homme n’était pas venu seul, et son compère filait donner l’alerte. Weisse fut submergé par une vague de colère, contre lui-même et sa maudite imprudence. Après tant d’épreuves, il avait tout jeté par terre sur une ridicule erreur. Il était trop tard pour la réparer. Il fallait maintenant songer à défendre chèrement sa peau. Il fourra la sacoche derrière un enchevêtrement de tuyaux, là où personne n’aurait sans doute l’idée de venir la chercher. Il alla jusqu’à la porte, la verrouilla de l’intérieur et poussa contre elle un bon nombre de caisses. Il se ménagea ensuite un rempart de la même façon. Il n’avait pas plutôt terminé ce travail qu’un violent coup ébranla la porte, puis un second. Angam craignait qu’un explosif fût utilisé, mais il fut presque aussitôt rassuré. Personne ne prendrait la responsabilité d’abîmer la cargaison. Angam fouilla fiévreusement les poches de l’homme qu’il avait abattu. C’était un Xubanien d’un certain âge, vêtu d’une combinaison semblable à celle de Livkist. Il ne trouva rien sur lui qui valût la peine d’être pris, à l’exception d’un second fusil et de munitions supplémentaires. La porte continuait de ne pas broncher sous les coups répétés, mais la manivelle d’ouverture qu’Angam avait coincée commençait elle à bouger. Weisse se prépara. Il préférait une échauffourée définitive qu’un siège pénible ne pouvant que travailler contre lui. La manivelle céda soudain. Weisse bondit pour accueillir les visiteurs dès leur entrée. Mais de l’autre côté du battant, il y eut un cri et toute une succession d’ordres brefs qu’il ne comprit qu’à moitié. De toute évidence, l’état d’alerte venait d’être décrété, qui ne pouvait certainement concerner Angam… Il s’ensuivit une cavalcade paniquée. La porte s’ouvrit avec un léger grincement, seule, abandonnée après tant d’efforts. Le couloir était désert. Weisse n’en croyait pas ses yeux. Pourtant, d’un autre côté, il redoutait la raison qui avait fait abandonner la chasse à l’équipage. Fallait-il qu’un danger de toute autre importance menaçât le vaisseau… L’ex-prévôt s’aventura dans la coursive, ses deux fusils braqués devant lui, prêt à la moindre éventualité. Au-dessus de sa tête, il percevait nettement tous les préparatifs d’un branle-bas de combat. Que diable pouvait-il se passer ? Est-ce que par hasard il s’agissait d’un bâtiment de surveillance de la coalition des Huit ? Mais dans ce cas… Angam sentit l’espoir renaître. Il colla son nez au premier hublot qu’il trouva. Mais il n’aperçut pas grand-chose, à l’exception d’un énorme vaisseau qui devait se trouver à la verticale de celui-ci. Il devait être cinq ou six fois plus vaste. C’était un vieux cargo Kam IV, datant de la guerre, mais apparemment transformé en unité de guerre. Il y avait peu de chances pour qu’il appartînt à une quelconque escadre des Mondes Extérieurs. « Rendez-vous sans résistance. A la première tentative de tir, nous vous anéantissons ! Nous n’en voulons qu’à votre marchandise. Rendez-vous… »
L’avertissement avait claqué comme une mèche de fouet, prononcé par une voix dure et autoritaire qui résonna longuement dans l’espace avant de s’éteindre, chargée de menaces… Weisse ne doutait pas une seconde qu’il était en train d’assister à un arraisonnement en règle tout à fait inattendu. Il pria intérieurement pour que le commandant du vaisseau de Xuban écoutât la voix de la sagesse. Le cargo était équipé d’un armement peu sophistiqué, mais particulièrement meurtrier. Il était clair que toute velléité de rébellion ne manquerait pas de conduire à une catastrophe. Mais le passager clandestin n’en avait pas moins de mal à comprendre ce qui se passait. A quel monde appartenait l’énorme bâtiment, aucun signe extérieur ne le laissait deviner – du moins de la place d’Angam. Que signifiait cet arraisonnement ? Une action de piraterie ?
— Moteurs en panne, ordonna de nouveau la voix, au-dehors. Je vous suis reconnaissant de ne pas vous livrer à des actes regrettables ou inconsidérés. Tout se passera pour le mieux. Vous ne resterez nos hôtes qu’un temps très court. Aussi détendez-vous !
Weisse reconnut le sifflement caractéristique de la décompression des moteurs. Le commandant obtempérait, s’abandonnant à la dérive. Angam fut soulagé d’un grand poids. Alors l’ombre gigantesque du cargo recouvrit entièrement le vaisseau immobile. Elle descendit sur lui, l’enveloppa et l’immensité de l’espace céda soudain le champ à de grandes parois boulonnées. Le nez contre le hublot, Weisse prit une profonde inspiration.
Le Kam IV les avait avalés.